Yézidis : après l'horreur, le défi de la reconstruction au Sinjar
Près de 10 ans après le génocide des yézidis en Irak, la justice française condamne l'EI. Retour sur la lente reconstruction d'une communauté meurtrie.
Un verdict historique en France
Le 20 mars dernier, la justice française a marqué un tournant symbolique et juridique majeur en reconnaissant officiellement le génocide perpétré par l'organisation État islamique (EI) contre la communauté yézidie en 2014. Sabri Essid, un djihadiste français, a été condamné par défaut à la réclusion criminelle à perpétuité pour génocide et crimes contre l'humanité.
Cette décision remet en lumière un massacre que le monde semblait avoir occulté. En août 2014, les monts Sinjar, berceau historique de cette minorité en Irak, devenaient le théâtre d'une horreur planifiée. L'EI y avait déployé des moyens logistiques glaçants — pelleteuses pour les fosses communes et camions pour le transport des otages — afin d'éradiquer une culture millénaire.
La mécanique d'une destruction programmée
À l'époque, près de 500 000 yézidis vivaient dans la région. Le plan de l'EI reposait sur une sélection systématique des victimes selon le sexe et l'âge :
- Les hommes adultes étaient exécutés ou convertis de force.
- Les femmes et les jeunes filles étaient réduites à l'esclavage sexuel.
- Les jeunes garçons subissaient un embrigadement et une islamisation forcée.
L'esclavage, pilier de ce génocide, a été documenté lors du procès de Sabri Essid. Ce dernier a maintenu au moins quatre femmes et leurs enfants — soit 15 victimes identifiées — dans un état de servitude absolue, s'inscrivant dans la stratégie globale de l'organisation terroriste.
Le long chemin de la résilience : le regard de Michel Slomka
Entre 2016 et 2021, le photographe Michel Slomka a suivi les rescapés dans leur quotidien suspendu. Ses clichés témoignent d'une communauté qui tente de se reconstruire au milieu des ruines et des traumatismes.
Sabri Essid, un djihadiste français, a été condamné par défaut à la réclusion criminelle à perpétuité pour génocide et crimes contre l'humanité.
La montagne comme refuge
Fuyant les plaines, des milliers de yézidis ont fait des monts Sinjar leur foyer permanent. Ils y vivent de l'élevage et de l'agriculture, refusant de redescendre vers les lieux où leurs voisins ont été massacrés. La montagne, autrefois vidée par le régime Baas, revit paradoxalement à travers cet exil intérieur.
Le fardeau invisible du traumatisme
Dans les camps de réfugiés comme celui de Badji, la survie physique laisse place à une détresse psychologique profonde. Suad, une jeune femme de 22 ans victime de viols répétés, confie : « Chaque jour qui passe est comme une année de douleur ». Malgré l'action des ONG, le manque de soutien psychiatrique reste criant face à l'ampleur du choc subi par toute une génération.
Entre foi et combat
Pour les rescapés, la reconstruction passe aussi par la spiritualité. Au sanctuaire de Sherfadin — l'un des rares édifices épargnés — les fidèles renouent avec le yézidisme après avoir été contraints à des conversions forcées.
Parallèlement, une transformation sociale s'opère. Au sein des Unités de résistance de Sinjar (YBJ), de jeunes femmes s'entraînent désormais au combat. Portées par un désir de vengeance et de protection, elles amorcent une lutte inédite pour l'émancipation et l'égalité des sexes au sein de leur communauté.
L'attente insoutenable des disparus
Le paysage du Sinjar reste balafré par les fosses communes. Si beaucoup contiennent des corps de personnes âgées, identifiables à leurs tresses traditionnelles, le sort de milliers d'hommes demeure un mystère. Les experts craignent que de nouveaux charniers ne soient découverts vers Mossoul ou Tall Afar.
Aujourd'hui, dans des camps comme celui de Sharya, les enfants chantent encore des larmes et des épées, tandis que leurs parents scrutent l'horizon. La vie des yézidis semble figée dans cette attente insoutenable de nouvelles de ceux qui ne sont jamais revenus.

